J'adore aller chez mon coiffeur. J'y suis allé ce soir. Une précision : il a 78 ans. Il y a toujours comme un décalage. L'aménagement du salon est déjà, comment dire... un peu "vieillot". Il y a l'évier en porcelaine, le rasoir électrique modèle années 50 branché sur le transfo, les rabots de la même époque, le papier peint délavé et les fleurs artificiels défraichies. Et puis, il y a aussi les produits spécialisés : shampoing, lotions diverses, gel ou plutôt laque. Je n'ai jamais vu ces produits en vente dans aucun magasin actuel. Où va-t-il les chercher ? Il vaut peut-être mieux ne pas le savoir.
Le cérémonial de la coupe commence lorsque je suis assis dans le fauteuil. Il met son tablier gris, sort ses ustensiles placés dans une sorte de huche à pain sensée les protéger de tout microbe flottant dans l'air ambiant, place sur moi une veste sans manche qui se ferme par le col et place du coton autour de mon cou.
S'engage alors souvent une discussion assez surréaliste. La dernière fois, j'ai eu droit à un florilège de lieux communs et de discussions stériles : "Les jeunes sont tous des malélevés", "Tout ça c'est la faute à l'internet", "les politiciens sont tous pourris" et "les médias nous manipulent". Aujourd'hui, à mon arrivée, il y avait une dame née en 1915 (!). La discussion s'est assez vite orientée sur "les deux guerres". Sujet passionnant à priori.
Après le départ de la dame, qui était venue acheter un produit capillaire pour son "amoureux" et qui était parvenue à nous expliquer qu'elle avait connu beaucoup de succès auprès des soldats américains lors de la seconde guerre mondiale, je m'étais donc installé dans le fauteuil. Le sujet de la conversation s'est assez vite orienté vers ce sujet puis a dévié vers les cigarettes américaines "qui avaient une odeur parfumée alors que les nôtres avaient une odeur de paille brûlée", puis vers le coca-cola amené par les Américains "qui ne ressemblaient pas au coca actuel et qui droguaient les soldats puisqu'il était fait avec des feuilles de coca", puis vers la laideur des casques des soldats allemands "qui ressemblaient à des assiettes" (je ne suis pas certain d'avoir bien compris ?), puis vers le tissu qui grattait des tenues des soldats anglais, puis...
Puis, je dois bien avouer que, comme d'habitude, j'ai un peu décroché. J'ai oublié de vous préciser qu'il faut, sans mentir, 1h30 à mon coiffeur pour me couper les cheveux. Je précise que ma coupe est extrêment simple et classique mais bon, il a 78 ans aussi. La première fois, ça surprend mais après on s'habitue... ou plutôt on se prépare mieux.
Donc, après une heure, habituellement, je décroche de la conversation. Ce moment coïncide souvent avec le moment où il commence à m'appliquer diverses lotions et produits. Ainsi, ce soir, j'ai eu droit à un massage du cuir chevelu avec ce que j'identifie être l'ancêtre du Pétrolane. Il paraît que c'est bon pour ce que j'ai. Ensuite, j'ai droit à l'application d'une sorte de pommade blanche que par contre, je n'ai jamais pu identifier. A ce moment, il y a plus d'une heure que je suis dans le fauteuil. Et je commence à en avoir marre. Le temps me semble terriblement long. Ce sentiment est amplifié par la lenteur de ses gestes.
Et dire qu'il reste encore le sèchage et la pause du gel. La phrase "Je ne tiendrai jamais" commence alors à tourner dans ma tête comme une ritournelle dont on n'arrive plus à se débarrasser. Mes yeux sont fatigués à cause de la lumière provenant des vieux néons. Mes oreilles se bouchent. Je ponctue mécaniquement le monologue du coiffeur par des "Oui", "ahah", "c'est pas vrai" et des "ben oui".
Le sèchage débute et les deux dernières fois, j'ai lamentablement craqué. Je lui ai dit : "pas besoin de les sècher à fond, je rentre directement chez moi et je ne sors plus après". Il m'a alors répondu : "Madame vous attend ?", je réplique alors lâchement "oui, oui, c'est ça". On finit alors avec la pause du gel ou plutôt de la laque. Une dernière retouche, ou deux ou trois ou ... Et c'est fini. Ouf !
Et dire qu'un jour, il faudrait que je lui explique que je vends des tee-shirts "qui a tué le chaperon rouge ?" sur internet et que je tiens un blog créé sous dotclear.
J'aime bien aller chez mon coiffeur.